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Alan Silva : Figures libres

Polyinstrumentiste (contrebasse, violoncelle, violon, claviers...), né aux Bermudes en 1939, il s'est produit aux côtés des principales figures du Free Jazz, de Albert AYLER, à Bill DIXON en passant par Sun RA. Catalyseur d'énergie, Alan SILVA réunit périodiquement le Celestria Communication Orchestra, sorte de All Stars de l'avant-garde du moment. Pédagogue, en 1976 il fonde à Paris l'Institut Art Culture Perception (IACP), où il enseigne pendant une dizaine d'années. Après une brève période d'inactivité, à la fin des années 80, Alan SILVA est revenu sur scène au début des années 90... au synthétiseur. Retour sur la carrière d'un musicien en quête perpétuelle de nouvelles expérimentations.

Alan Silva

Alan Silva n'a pas à proprement parler d'instrument de prédilection. A partir de l'âge de 10 ans, à New York, où il grandit, il suit des cours de violon et de piano. Il étudie aussi la trompette à la Manhattan School of Music avec Donald BYRD et la composition avec Bill DIXON. Il projetait alors de devenir peintre ou compositeur de musique contemporaine. Ayant l'occasion d'effectuer de nombreux remplacements à la contrebasse, il adopte cet instrument, professionnellement dès 1959, et donne lui-même des cours privés à partir de 1961.

Dans les années 60, c'est donc en tant que contrebassiste qu'il se fait connaître et côtoie les principaux tenants de la scène free. En 1964, il joue au sein du Free Form Improvisation ensemble, avec Burton GREENE (pianiste), Gary William FRIEDMAN (saxophoniste) et Jon WINTER (flûtiste). Ce quartette se produit lors d'une série de concerts organisés par Bill DIXON à New York, manifestations aujourd'hui connues sous le nom d'" October Revolution in Jazz ". Fidèle compagnon d'Alan SILVA, Bill DIXON a exercé une influence souterraine mais décisive sur l'ensemble du mouvement free. Dans la foulée, en décembre 1964, Bill DIXON monte l'éphémère Jazz Composer's Guild Association 1. Cette organisation para-syndicale (comprenant, entre autres, Carla et Paul BLEY, Burton GREENE, Michael MANTLER, Archie SHEPP, Sun RA, Cecil TAYLOR...) avait pour but de défendre voire d'améliorer les conditions de travail imposées aux musiciens d'avant-garde par les compagnies de disques, les propriétaires de clubs et autres organisateurs de concerts. En effet, aux Etats-Unis, les free jazzmen éprouvaient certaines difficultés à se produire sur scène et à enregistrer leur musique dans des conditions décentes, du fait des discriminations raciales, mais aussi parce que leur musique ne correspondait pas aux canons reconnus. Ils s'attiraient d'autant plus la méfiance des grandes firmes de disques qu'ils s'inscrivaient explicitement dans une politique contestataire vis-à-vis des circuits commerciaux traditionnels.


Beaucoup d'entre eux fondent leurs propres structures pour défendre leurs droits, diffuser leur musique et tenter d'améliorer leur quotidien. L'A.A.C.M. (Association for the Advancement of Creative Musicians) fondée en 1965 par Muhal Richard Abrams et réunissant une cinquantaine de musiciens, poursuivaient des buts similaires.

Les années 1965/66 sont particulièrement actives pour SILVA. Il se produit d'abord avec Bill DIXON. Ils accompagneront notamment, en duo, la danseuse Judith DUNN. Alan SILVA intègre ensuite la formation du pianiste tellurique Cecil TAYLOR. Il apparaît par exemple sur les disques pour Blue Note, "Unit Structures" et "Conquistador !", ainsi que lors de deux concerts à Paris. Puis Alan SILVA rejoint, de 1966 à 1968, la formation conduite par le saxophoniste Albert AYLER, figure emblématique de cette New Thing qui déchaîne les passions. Alan SILVA apparaît sur "Love Cry" (1968). Sur ce disque Albert AYLER, et son frère Don à la trompette, alternent passages tout en ferveur (marqués par l'influence des fanfares d'antan) et accalmies méditatives. La section rythmique est composée d'Alan SILVA à la contrebasse (jouée à l'archet sur certains passages), Milford GRAVES à la batterie et Call COBBS au piano et au clavecin. Elle brode un tapis sonore tout en finesse, telles des gouttes d'eau frappant la surface d'un étang, un accompagnement idéal pour nos deux souffleurs.
 

Skillfullness (ESP, 1970)
Dans une interview pour Jazz Hot, en 1969, Alan SILVA déclare : " J'avais de plus en plus tendance dans mes soli à monter dans l'aigu. Maintenant, j'"entends" des sons encore plus aigus, alors j'ai choisi le violon et le violoncelle pour écouter ce qui ce passe "là-haut" ". Il alterne  progressivement la contrebasse, le violoncelle et le violon lors de ses apparitions, voire lors d'une même session d'enregistrement ou d'un même concert.

Photo :  pochette du premier album en leader d'Alan Silva "Skillfullness" (ESP, 1970).


Multipliant les concerts et engagements à Paris, avec Archie SHEPP (sur l'album "Poem For Malcom", en hommage au leader politique noir américain Malcom X), Sunny MURRAY, David BURREL pour n'en citer que quelques uns, Alan SILVA s'installe dans la capitale française en 1969. Beaucoup de musiciens free américains effectuent cette " traversée de l'Atlantique " et trouvent véritablement la reconnaissance grâce à leurs activités sur le Vieux continent. Ainsi, l'Art Ensemble of Chicago, formation issue de l'A.A.C.M., composée de Lester BOWIE, Joseph JARMAN, Malachi FAVORS et rejoint plus tard par Famoudou Don MOYE, enregistre son premier disque à Paris et trouve son premier public en France. Sunny Murray s'installe à Paris en 1968, Steve Lacy en 1969... Cette "communauté" américaine va nouer des liens étroits avec les jazzmen européens. Selon Vincent Cotro, " les musiciens les plus présents sur la scène française, entre 1965 et 1970, sont Don Cherry, Steve Lacy, Sunny Murray et Alan Silva. A travers eux s'est transmis le plus directement, sous des formes variées, l'héritage des pionniers américains " 2

A Paris, Alan SILVA monte le Celestrial Communication Orchestra. La première mouture de ce collectif (1969/1971) sera pour Alan SILVA un champ d'expérimentations instrumentales et d'improvisation collective. Lors du premier enregistrement "Luna Surface" (BYG/Actuel, enregistré à Paris le 17 août 1969) l'orchestre compte dans ses rangs 11 musiciens, dont Bernard VITET, Anthony BRAXTON, Beb GUERIN et Archie SHEPP. Le deuxième disque du Celestrial "Seasons" (BYG/Actuel, enregistré à la Maison de l'O.R.T.F., à Paris le 29 décembre 1970), rassemble, l'Art Ensemble of Chicago au complet, Steve LACY, Bobby FEW, Michel PORTAL et Bernard VITET, pour n'en citer que quelques uns. La réédition sur la compilation Jazzactuel d'un extrait de "Seasons" (part. 6) permet d'avoir un aperçu de ces premiers enregistrements. 


Cet extrait de "Seasons" débute par une longue intro sous la forme d'une note tenue en vibrato par les cuivres, accompagnée d'un jeu de cymbales à la batterie. Puis, après une montée en puissance sonore, l'ensemble des éléments de l'orchestre se déchaîne. Une longue phase paroxysmique débute, frisant parfois le "magma sonore" où un instrument jouant plus fort que les autres arrive parfois à être identifié, les notes des autres instruments étant fondues dans une masse compacte. A la fin de l'extrait, après un rapide decrescendo, le silence s'installe. Interviennent alors les instruments expérimentaux utilisés par Alan SILVA, deux instruments électroacoustiques français à cordes frottées.

"My country" (Leo Records) enregistré en concert en janvier 1971, lors du Festival de Musique contemporaine de Royan paraît en comparaison beaucoup plus structuré. Il débute par des chorus dignes de l'Art Ensemble of Chicago. Les "solistes" sont beaucoup plus détachés de l'ensemble et peuvent surplomber l'orchestre. Des passages apaisés permettent aussi aux différentes sections ou instrumentistes de s'exprimer.

Durant l'année 1970, Alan SILVA effectue une longue tournée avec l'orchestre de SUN RA, pianiste et claviériste volontairement énigmatique, qui conduit sa grande formation telle une secte qui adorerait un dieu extra-terrestre. La même année Alan SILVA, Muhammad ALI, Frank WRIGHT et Bobby FEW fondent le collectif Center Of The World, destiné à la publication de leurs enregistrements communs. Alan SILVA traversera avec eux les années 70. Ils se produiront notamment au sein du Frank Wright Quartet-Center of the World. C'est également sur le label Center of the World qu'Alan SILVA publie Inner Song en 1974, son unique album solo. Il y joue de la contrebasse, du piano, de l'orgue et s'essaie même au chant. 

Parallèlement, Alan SILVA s'investit dans l'enseignement. En 1974 il dirige un stage et organise des concerts de free music à l'American Center, Boulevard Raspail. " Je ne voulais absolument pas avoir une relation prof/élève avec des individus, mais enseigner en groupe, tous instruments confondus, dans un contexte improvisationnel plus libre. Alors, avec des certains de mes "élèves" nous avons trouvé une cave et de plus en plus de jeunes venaient me trouver " 4. Finalement, avec Jim WILKES et Sandy DOMINICK, il créé en 1976 l'Institut Art Culture Perception (IACP). Bill DIXON y tient le premier stage.
Deux principaux axes définissaient l'enseignement au sein de l'institut : la perception musicale et l'improvisation instrumentale. Alan SILVA tient des "séances d'écoute" de disques très divers (musiques traditionnelles, jazz, musique contemporaine), voire d'un seul son continu à l'instar de ceux utilisés par LaMonte Young, et ce dans l'obscurité totale afin d'aménager un environnement permettant une concentration maximale. Concernant l'improvisation instrumentale, l'IACP se situait également en rupture avec l'enseignement académique. Selon François COTINAUD, " Alan Silva s'est inspiré ici de ses propres références musicales (Cecil Taylor, Sun Ra, Bill Dixon) et de l'univers d'expression que ceux-ci génèrent, mais aussi de la philosophie de Joseph Schillinger (The Mathematical basis of the Arts) qui s'intéresse aux courbes de fréquences, à la propagation du son, aux permutations dans la musique, aux méthodes de variation et de composition musicale. " 5.


En 1977, Alan SILVA reforme le Celestrial Communication Orchestra. De nombreux musiciens impliqués dans les activités de l'IACP y sont tout naturellement intégrés, l'orchestre apparaissant même comme un point fort dans la vie de l'Institut. Le personnel des deux derniers disques enregistrés par le Celestrial,"The Shout/Portait from a Small Woman" (Sun Records, 1978) et "Desert Mirage" (publié en 1982 sur le label de l'IACP) en témoigne : Jo MAKA (sax alto et soprano) tient un cycle d'enseignement de la musique africaine ; Francois COTINAUD (saxophone, oboe) et Denis COLIN (clarinettes) enseignent l'improvisation ; Michael ZWERIN (trombone) enseigne la composition et l'arrangement... Le double album "Desert Mirage" se démarque totalement des productions du Celestrial du début des années 70. Il propose une approche de l'improvisation collective beaucoup plus "cadrée", flirtant même avec certains aspects de la musique contemporaine. Les arrangements sont signés Alan SILVA, François COTINAUD, Denis COLIN et le Celestrial. Ici viennent à l'esprit les tentatives de rapprochement entre jazz et musique classique menées par Charles MINGUS, sur "Half-Mast Inhibition" par exemple, gravé sur l'album "Pre-bird" en 1960 pour le label Verve (l'orchestre était conduit par un des maîtres du genre Gunther SCHULLER). On pense aussi à certains aspects orchestraux développés par Carla BLEY et Michael MANTLER dans les années 70. Alan SILVA quitte l'IACP vers 1987 et décide de s'éloigner de la scène.
 

A son retour, en 1990, il se produit avec le percussionniste Roger TURNER et le saxophoniste Gary TODD, lors d'un festival suivi d'une tournée... seulement au clavier, un Roland U-20. Il déclara alors que jouer de la contrebasse ne lui apportait plus de surprise. L'album enregistré en concert à Vandœuvre-les-Nancy en avril 1993, "In the Tradition" (In Situ) donne un aperçu de ses expérimentations au synthétiseur. SILVA opte sur ce disque pour des sonorités très "artificielles". Un parti pris radical, surprenant par son originalité, voire son incongruité ! Il joue également du synthétiseur sur l'album en duo avec William PARKER (contrebasse) "A Hero's Welcome : Pieces for Rare Occasions" (Eremite, 1998) enregistré à New York. 
Hero's Welcome : Pieces for Rare Occasions (Eremite, 1998)

Il n'a pas abandonné la contrebasse pour autant. Il en joue sur le disque du quartette d'Abdelhaï BENNANI (saxophone) "Enfance" (Marge, 1998), aux côtés de Itaru OKI et Makoto SATO (batterie). Itaru OKI, trompettiste, bugliste et compositeur, commença sa carrière au Japon à la fin des années 50 et participa activement à la scène jazz japonaise jusqu'en 1974 date à laquelle il s'installe à Paris. Il fait partie du Celestrial Communication Orchestra de 1978/1982, et de Texture, autre ensemble émanant de l'IACP. 

En 1999 Alan SILVA revient également à son grand cheval de bataille : l'orchestre. A New York il conduit le Sound Visions Orchestra auquel participent une vingtaine de musiciens, américains pour la plupart. Programmé lors du Vision Festival organisé par Wiliam Parker, ce concert a fait l'objet d'un disque "Alan Silva & the Sound Visions Orchestra" publié par Eremite.
Une nouvelle mouture du Celestrial Communications Orchestra, "édition américaine" cette fois, s'est produite en mai 2001 lors du Uncool Festival of International Contemporary Music 6 (La Prese/Lago Di Poschiavo, Suisse). Au programme une composition/improvisation d'Alan SILVA titrée "Resolution 557 Improvisation Is A American Treasures" jouée par plus d'une vingtaine de musiciens dont William PARKER (contrebasse), Bobby FEW (piano) et Joseph BOWIE (trombone), Itaru Oki (trompette) et Johannes Bauer (trombone). Cette nouvelle réunion du Celstrial Communication Orchestra a été publiée sous la forme d'une "Treasure Box" : un coffret 4 CD accompagné de lithographies



Lien : Center of the World, site officiel d'Alan SILVA et du collectif du même nom.

Récente discographie d'Alan Silva :
- Alan Silva & the Sound Visions Orchestra (Eremite, 1999).
- Alan Silva/Oluyemi Thomas Duo (Eremite, 2001).
- The Tradition Trio Tone Live at free Music Festival Antwerp (FMP, 2002).
-
Alan Silva & The Celestrial Communication Orchestra H.CON.RES.57/TREASURE BOX (Eremite, 2002).

C'était : le 5 février 2003 - Institut Franco-Américain - Rennes : In The Tradition Quartet




Notes : 

1- Le flambeau fut repris quelques années plus tard par Michael MANTLER et Carla BLEY avec la Jazz Composer's Orchestra Association (JCOA). Cette structure fut autant un orchestre qu'une association destinée à la publication d'enregistrements.
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2- Vincent Cotro, Chants libres : le free jazz en France, 1960-1975, Paris : Outre Mesure, 1999, p. 70. Retour au texte

3- Coffret de trois CD publié par le label Charly en 2000 proposant une sélection d'extraits des disques publiés par BYG/Actuel entre 1969 et 1971. Retour au texte

4- Jazz Hot n° 397, janvier 1983, p. 35. Retour au texte

5- Concernant l'IACP, François Cotinaud propose une présentation particulièrement intéressante sur son site Web : http://www.jazzbank.com
http://www.jazzbank.com/musicien/cotinaud_disco.html

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6- Uncool Festival of International Contemporary Music Retour au texte
http://www.uncool.ch

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