InterZones, concerts à Rennes

Dominique Grimaud - Interview

Portrait - Interview - Discographie - Expo virtuelle "SLIDE"
 
 

Interz : Comment t'es venue l'idée de SLIDE, installation sonore et visuelle ?
Dominique GRIMAUD : Il y a presque dix ans, j'avais le désir de réaliser un projet scénique solo. Ma première idée, était de travailler sur un Robinson Crusoé. J'ai planché dessus plusieurs mois sans arriver à être satisfait. Il y avait déjà le désir d'utiliser des diapositives (slides) pour le décors et l'éclairage ; chaque projecteur était muni de deux petits miroirs et je pouvais jouer sur les reflets doubles et triples. Une sorte de décor panoramique, tout en longueur. Un soir en démontant un projecteur pour le réparer, je me suis aperçu de l'intérêt de la lumière très intense qui s'échappait des interstices de l'appareil dépouillé de sa carcasse. 
Dominique Grimaud : Slide
Je me suis peu après orienté vers la multiplication des projecteurs et la réduction des vues dans le cadre d'une installation intégrant une partie musicale.

Interz : Quelle relation entretient le disque avec l'installation qui l'a générée, et pourquoi ce choix d'un enregistrement au studio du Centre Culturel André Malraux et de la technique du mixage plutôt que d'utiliser un témoignage brut des interventions avec les invités lors de Musique Action ?

Dominique GRIMAUD : Aucune des interventions durant le festival n'avaient été enregistrées. Le disque Slide est la version studio de l'installation qui eut lieu au festival Musique Action à Vandoeuvre-Les-Nancy en mai 1998. C'est à dire que les séances ont eu lieu avec tous les invités de ces dix "concerts de poche" et uniquement avec eux, rencontrés et choisis sur les lieux du festival le jour même, ou la veille. Le faire au studio du C.C.A.M. et sur le label Vand'œuvre était une évidence.


Interz : Slide fait référence au blues et à sa pratique de la guitare, que tu associes à des éléments sonores concrets. L'installation évoque la culture des indiens d'Amérique du nord (totem, nomadisme). Est-ce que cela te semblait important de mettre ces différentes cultures en résonance avec ton approche ?

Dominique GRIMAUD : Déjà avec le disque précédent, Géorgia Peach de Peach Cobbler, il était question de blues, même dans Moonbean Movies en 1990, il y a un blues avec le chanteur Han BUHRS.
Slide tente de confronter cette musique avec des éléments sonores qui lui sont étrangers en principe.
Quant à l'évocation de la culture indienne (amérindienne), cela s'est fait inconsciemment. Je me suis aperçu une fois l'installation mise en place, que j'avais en fait recréé mon jeu préféré lorsque j'étais enfant. C'est-à-dire construire un camp indien avec les toiles, les perches et les divers objets que je trouvais dans la grange de mon grand-père. Lorsque j'ai pris conscience de cela, c'était très émouvant et satisfaisant pour moi. Depuis, j'ai accentué l'installation dans ce sens du camp nomade qui accueille des visiteurs et des musiciens. De toutes façons, je m'intéresse d'assez près à la culture amérindienne.

Interz : Peut-on voir Slide comme une tentative de rapprochement du blues et des musiques improvisées telles qu'elles se pratiquent ici depuis 30 ans ?

Dominique GRIMAUD : Oui, ily a dans Slide une tentative de rapprochement entre le blues et les musiques improvisées, le blues était de toute façon une musique plus ou moins improvisée. On oublie aussi qu'avant de devenir une musique folklorique avec ses codes, ses traditions, ses obligations, le blues était une musique hautement innovatrice. C'est seulement une tentative de rapprochement, certainement plus un collage qu'une fusion.


Interz : Peach Cobbler aborde différemment la notion de patrimoine musical. Comment aussi s'est faite la rencontre avec Rick Brown et Sue Garner ?

Dominique GRIMAUD : J'ai rencontré Rick Brown qui jouait à l'époque avec Guigou Chenevier dans Les Batteries. Puis, j'ai rencontré ensuite Sue Garner qui jouait avec Rick dans Fish & Roses. Lorsque j'ai entendu cette femme chanter sur scène, j'ai voulu absolument enregistrer des morceaux avec elle. Ce qui est étonnant, c'est que Rick & Sue ne connaissaient absolument pas les blues traditionnels des années trente, que je leur proposais. Cette musique leur était totalement inconnue. Ils ont davantage la connaissance de la country blanche des états du sud (dont Sue est originaire). D'ailleurs chanter certains textes à connotations rurales et vieillotes leur a posé problème. Leur rapport au blues à eux Américains est bien différent du mien petit européen. Mais finalement, ce fut une belle expérience, nous étions tous très satisfaits de cette sorte de carnet de voyage outre-atlantique.

Interz : Dans le morceau repris de Mississipi Fred McDowell, l'introduction nous faisait penser à Harry Partch. Etait-ce volontaire ?

Dominique GRIMAUD : Personnellement, je connais très peu la musique de Harry Partch, mais Guigou Chenevier, qui est le principal intervenant entre la minute une et la minute quatre de ce morceau, est un fan de ce musicien. L'instrument qu'il utilise sur ce morceau est un "bidophone", un cable et des tiges tendus à l'intérieur d'un bidon métallique.


Interz : Comme dans Vidéo-Aventures, il y a une volonté dans Slide de construire un paysage sonore en se servant également des techniques de l'électro-acoustique. Je pense aux apports de Jacques Debout, Jean Pallandre et François Dietz.
Pourquoi le choix d'une structure et progression commune à tous les morceaux ?

Dominique GRIMAUD : Il y a sûrement des analogies entre V. A. et Slide, normal ! Même si l'instrumentation est quelque peu différente. Dans V. A., nous aimions bien proposer des ambiances très différentes d'un morceau à l'autre, même contradictoires parfois. Nous apportions beaucoup d'attention à cela.
Pour Slide, j'avais simplement envie de changer, d'essayer d'avoir une unité forte du début à la fin du disque. De même qu'après Camizole qui était exclusivement une formation de scène qui pratiquait l'improvisation "jusqu'au boutiste", j'ai eu le désir de monter un groupe de studio sans une seconde d'improvisation. C'est important pour moi de ne jamais me fixer trop longtemps dans un schéma ou une pratique. Maintenant, je vais très probablement jouer moins de blues afin de ne pas cadrer avec l'étiquette "drôle de bluesman". Je ne suis pas un bluesman, ce serait vraiment ridicule.

Interz : Peux-tu parler du travail visuel lors des concerts de Vidéo-Aventures ?

Dominique GRIMAUD : Avec V. A., nous avions tenté de créer un spectacle ("Carnet de Bord"). Il y avait un  grand écran (14x5m) sur lequel étaient projetées des diapos à partir de 12 projecteurs (un peu comme les écrans multiples d'Abel Gance). Les instruments et les deux musiciens tout en blanc étaient intégrés à l'écran. Nous n'avons présenté ce "Carnet de Bord" que quatre fois et dans d'assez mauvaises conditions la plupart du temps.


Interz : Comment V. A. s'est retrouvé sur Recommended Records ?
Ils avaient une image très dure à cette époque, et on peut dire qu'ils étaient en guerre…

Dominique GRIMAUD : Chris Cutler appréciait les deux volumes d'Un Certain Rock(?) Français, Camizole également. C'est vrai, c'était peut-être surprenant de retrouver V. A. sur le label Recommended, mais Chris CUTLER est de toute façon quelqu'un de surprenant, c'est selon moi une grande qualité.

Interz : Comment s'est produite la rencontre et la participation de Cyril Lefèbvre à V. A.?

Dominique GRIMAUD : Cyril Lefèbvre était à l'époque installé à Toulouse où il travaillait avec Jean-Pierre Grasset (Verto), l'équipe du studio Tangara où Etron Fou avait enregistré son second album, c'est par ces gens là que je l'ai connu. Cyril Lefèbvre est un "grand" ! Comme l'a écrit Jacques Debout  : "… Cyril Lefèbvre fait sienne la morale de l'oncle bricoleur du Boris Vian de la Java des bombes atomiques selon laquelle ça n'est pas la puissance de la bombe qui importe mais l'endroit où ce qu'elle tombe"1. Dommage que Cyril Lefèbvre n'ait pas enregistré de disques sous son nom depuis 1979. Ca m'a fait bizarre, 10 ans après l'avoir invité à jouer de la slide sur les albums de V. A., de suivre moi-même un peu ses traces (bien modestement, car Cyril Lefèbvre est un roi de la glisse, moi non !), de comprendre comment il avait joué tel ou tel morceau, les open tuning, etc.


Interz : V. A. a eu, je pense, un succès d'estime. Sur le plan économique c'est autre chose… Quels souvenirs gardes-tu ?

Dominique GRIMAUD : Oui, succès d'estime et petite reconnaissance posthume…
Musiques pour garçons et filles a été co-produit avec Chris Cutler, c'est à dire j'ai payé le studio et la gravure, Cutler la fabrication. Camera, j'ai tout payé et Moonbean movies a été enregistré "à la maison" et fabriqué par les italiens d' A.D.N.

Interz : Camizole, ce premier groupe répertorié (peut-être il y en a eu d'autres avant ?) semblait être l'un des plus affirmés dans le refus du système et la critique de la sacralisation du musicien et de la musique. Il semble que cet esprit très critique allait bien au delà de ce qui concerne la musique ?

Dominique GRIMAUD : Camizole était ni plus, ni moins semblable, ou tout du moins comparable aux autres formations et musiciens agiteurs de l'après mai 1968 (Etron Fou, Barricades, Komintern, Lard Free, Nu Creative Method, Red Noise, Heldon, Papa Speed, Urban Sax, Jacques Berrocal, etc…).


Interz : Quel était l'esprit d'un concert de Camizole ?

Dominique GRIMAUD : Tout pouvait arriver lors d'un concert de Camizole ! C'est clair, tout pouvait arriver, aussi bien musicalement, que scéniquement. Aucune limite, on pouvait jouer seul, à deux, à quatre, inclure d'autres musiciens. Commencer avant l'heure, s'arrêter au bout de cinq minutes, etc..

Interz : C'est à cette période que tu as rencontré Gilbert Artman et tu collabores encore à Urban Sax. Est-ce que Gilbert Artman est quelqu'un qui t'a influencé ?

Dominique GRIMAUD : J'ai énormément appris avec Gilbert Artman. Il a une façon et des méthodes de travail très personnelles et peu orthodoxes. Je lui doit beaucoup. J'ai appliqué pour le cd Slide des méthodes de construction / composition / mixage que j'ai apprises avec lui. On a oublié ces dernières années la grande originalité et la grande force du projet Urban Sax. Lard Free était aussi un fameux groupe.

Interz : Pourquoi le choix de couverture pour Un Certain Rock (?) Français d'une pochette de Robert Wood puis d'un dessin de Captain Beefheart ?

Dominique GRIMAUD : Je crois me souvenir que j'avais envie de couvertures qui ne représentent pas directement un musicien en action. Tout simplement parce que le choix aurait été impossible. Pourquoi celui-ci, ou ce groupe plutôt que celui-là, etc..
Donc j'ai opté pour une photo de pochette que j'aimais beaucoup, pour le volume un. Et pour le volume deux, un dessin d'un musicien et artiste qui avait énormément influencé une bonne partie des musiciens dont je parlais et qui de plus illustrait l'intérieur d'un des plus beau disque 2 de ce Certain Rock (?) Français.


Interz : Penses-tu que ces idées héritées du situationnisme que l'on trouve au long des deux volumes d'Un Certain Rock (?) Français se retrouvent aujourd'hui ?

Dominique GRIMAUD : Non, les pratiques musicales sont bien différentes maintenant, car l'environnement (le monde) a changé. Cela a basculé à partir de 1981, quand il y a eu des subventions.

Interz : Pourquoi ne pas avoir continué avec un volume 3 ?

Dominique GRIMAUD : C'était un assez gros travail et le Volume n° 2 ne s'est vendu qu'à 300 exemplaires à l'époque donc…

Interz : La rubrique Cross Note que tu animes dans Revue & Corrigée mériterait une mise en perspective (regrouper tous ces articles). Peux-tu expliquer l'intention de fond ?

Dominique GRIMAUD : Dans Cross Note, mon désir est de montrer que ce que l'on écoute aujourd'hui n'est que le reflet de ce que l'on (ou d'autres) écoutait hier. Je tente de trouver et démontrer d'où viennent les musiques d'aujourd'hui, de faire voir le fil conducteur.

Interz : Pourquoi ne pas avoir sorti plus de disques ?

Dominique GRIMAUD : Chaque disque (et faire de la musique de manière générale), pour des gens comme moi, ou Jac Berrocal, ou Pierre Bastien et d'autres est un investissement important, parfois (souvent) difficile. Il y a des moments de bonheur, mais aussi de souffrance, un combat, une ténacité, etc…


Interz : Tes projets ?

Dominique GRIMAUD : Slide continue d'évoluer, il y a de nouveaux appareillages musicaux, fétiches, constructions, etc.
J'ai aussi un projet avec uniquement des pédales d'effets sans instruments, ça s'appelle "l'Arc". Enfin je prépare un projet appelé "Les 4 directions" où les gestes et déplacements de l'unique musicien sont au centre de la proposition, qui fonctionne à partir de boucles en continuelle évolution, déplacements, etc.
J'ai aussi un projet de soirée (le 9 février 2001) aux Instants Chavirés (Montreuil), un duo avec Pascal Baltus, un autre avec Hélène Breschand, puis un trio avec ces deux personnes.


1. Extrait de l'introduction au long entretien avec Cyril Lefèbvre réalisé par Jacques Debout dans le n° 36 de Revue & Corrigée. retour au texte

2. Il s'agit du disque de ZNR "Barricade 3". retour au texte 

Haut de la page
 

Programmation

Archives

Contact

ExtraZone

 

 
© 2001-2014 Association InterZones